10 nov. 2009
Un long dimanche de fiançailles, de Sébastien Japrisot
J'avais entendu parler de ce titre à l'occasion de la sortie du film, mais je n'avais pas saisi dans l'immédiat qu'un roman en était à l'origine. Aussi quand par hasard j'ai pu emprunter ce livre je n'ai pas hésité, ne sachant pas néanmoins de quoi il retournait. La découverte du sujet de la première guerre mondiale et des tranchées m'a, dans un premier temps, plutôt refroidie : traumatisée par les récits concernant la seconde, je n'avais guère envie de me plonger dans un thème difficile.
De fait, hormis l'attaque et les premières pages du roman, racontant la longue, lente et douloureuse marche de 5 soldats condamnés pour s'être volontairement mutilés, à travers le glacial itinéraire des tranchées boueuses, la lecture du roman m'a demandé un certain effort. Car ce n'est pas vraiment d'un récit de guerre dont il s'agit, mais de la quête et de l'enquête d'une des femmes des condamnés, Mathilde, promise à celui que l'on surnomme le "Bleuet", qui désespérément cherche à comprendre ce qui s'est réellement passé dans la nuit du samedi au dimanche, ce qu'il est vraiment advenu de Manech en ce dimanche particulier, celui où, en guise de condamnation, les 5 soldats ont été jetés, poings liés, à la merci des balles ennemies, dans la tranchée de Bingo Crépuscule. L'enquête est laborieuse, longue, difficile, les avis se contredisent, sauf à l'aboutissement d'une seule certitude : Manech est mort ce jour-là. Mais comment ? dans quelles circonstances ? et comment expliquer certaines des lettres écrites par les condamnés à la veille de ce jour, étranges paroles si on les replace dans la bouche de celui qui sait qu'il va mourir...
Petit à petit, Sébastien Japrisot réussit à attrapper son lecteur, à lui faire prendre goût à cette enquête pas si simple, à le faire passer avec Mathilde de l'espoir au renoncement, sans que jamais malgré tout la lueur d'espoir qui pousse le personnage ne s'éteigne vraiment. Des lettres de poilus, nous en connaissons; des atrocités commises pendant la guerre et des sacrifices inutiles, nous en avons entendu parler. Mais le récit ici nous surprend malgré tout, car le cheminement tortueux de l'enquête est finement mené, alternant phases de récit, de lettres, de témoignages, ne donnant jamais rien au lecteur pour acquis, ne cessant de le pousser lui aussi en avant, plus loin, dans la quête de savoir. Les personnages se succèdent, créant ainsi une galerie de témoignages, des caractères se découvrent, des réputations s'établissent, des a priori aussi, confirmés, démentis, soumis à la sagacité de l'enquêtrice. On se prend au jeu, on s'y attache, on veut savoir. Savoir si Manech est vivant, non, on ne se pose pas franchement la question, mais avec Mathilde nous cherchons le pourquoi des choses, le déchiffrement des rouages internes si particulier aux systèmes en tant de guerre. Et l'atout certain de ce récit est de ne jamais sombrer dans le pathétique ou le morbide, de ne jamais s'apitoyer, tout en exposant les faits révoltants qui se sont déroulés. Le lecteur est ainsi sollicité au plus intime de ses émotions et s'approprie l'histoire, la vit avec son personnage pas si secondaire, n'en croit pas ses yeux jusqu'au terme du récit. Mais ces effets de surprise ne sont en rien artificiels, on ne voit rien venir; pas plus que le personnage on ne pouvait anticiper ou prévoir...
Ce que l'adaptation fait du roman, je ne le sais pas encore, mais j'attendrai que se passe quelque temps, afin de ne pas définitivement brouiller les images et les personnages qu'abrite encore ma mémoire.
Prix interallié 1991.
04 nov. 2009
La Dame à la Licorne, de Tracy Chevalier
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Emportée récemment par mon enthousiasme pour La Jeune fille à la perle, je me suis lancée dans la lecture de La dame à la licorne avec cette appréhension que l'on a parfois, avant de lire un deuxième opus d'un auteur que l'on a aimé. Allais-je être déçue, et cette déception allait-elle affecter le jugement même porté sur le premier roman ? Ou bien allais-je ressentir le même plaisir, voire davantage ?
Le début du roman, dont Nicolas des Innocents est le narrateur, nous conte sa rencontre avec le commanditaire d'une tapisserie en plusieurs tableaux, pour habiller et réchauffer les murs d'une vaste pièce, et pour célébrer la gloire et les armoiries de la famille de Jean Le Viste. Mais ce n'est pas lui que Nicolas rencontre tout d'abord, mais sa fille Claude, vers laquelle il est irrésistiblement attiré. Nous découvrons un aperçu de la famille, de ses membres et l'intérêt est hautement engagé quand soudain la narration bascule... et un tout autre personnage prend la parole pour narrer les choses de son point de vue. Je dois avouer que j'ai été tout d'abord vraiment agacée par ce changement, que je jugeais d'abord artificiel, superflu, dénué d'intérêt. Et puis, une fois admis que je n'aime pas être bousculée quand je suis confortablement installée dans un système narratif, je me suis laissée prendre à cette deuxième voix. Puis à la troisième, à la suivante... Car finalement ce changement régulier assure au lecteur une meilleure compréhension de l'histoire et de ses enjeux, et permet de varier - sans que cela tourne à la virtuosité, loin de là - les styles, et surtout les préoccupations intimes de chacun.
Comment, d'une tapisserie guerrière et très "mâle", en vient-on à tisser 6 tableaux représentant à des degrés divers des dames et des licornes ? Quel est le sens de lecture de cette tapisserie, et même, n'y en a-t-il qu'un ? Tout en narrant un récit bien mené, le texte explique, tisse petit à petit l'histoire de cette tapisserie et de ses significations. Pour autant, la construction des personnages et de leurs rapports ne sont pas négligés et savent capter l'intérêt du lecteur. Il y a une certaine émotion, une certaine mélancolie dans les histoires de Tracy Chevalier, qui me plaisent assez. Lorsqu'à la fin du roman, en une page elle explique comment l'imagination a bâti son histoire à partir de certains détails, suppositions, on est presque déçu, et en même temps charmé.
Sans connaître la fameuse tapisserie, j'ai aimé en découvrir l'histoire et les détails petit à petit, et lorsqu'enfin le roman terminé je suis allée en voir des reproductions, j'avoue que l'émotion que l'on éprouve naturellement à contempler une belle oeuvre n'en a été qu'amplifiée. D'ailleurs, aurais-je même éprouvé le moindre plaisir à la regarder sans avoir lu le roman ? je ne pense pas... La collections Palettes propose une belle analyse de La Dame à la Licorne, et permet d'en saisir les significations symboliques. Un documentaire de 30 minutes que l'on ne peut visionner toutefois sans penser à Claude, Nicolas ou encore Aliénor...
02 nov. 2009
Lectures du week-end
C'est souvent plus fort que moi : dès que je suis autre part que chez moi, si mon regard a le malheur de se poser sur un livre négligemment posé sur le rebord d'un meuble, ou pire, sur une bibliothèque, je ne peux m'empêcher de saisir, feuilleter... et parfois lire intégralement l'ouvrage attrapé.
Ainsi hier soir ai-je lu Un secret de Philippe Grimbert. J'en avais souvent entendu parler, je savais qu'une adaptation en avait été tirée, mais j'en ignorais en réalité jusqu'au sujet. Lorsqu'aux premières pages j'ai compris qu'il allait s'agir de la Shoah, j'ai hésité. Depuis Les Bienveillantes j'ai peine à lire un ouvrage à ce sujet... ou il faut que l'auteur soit bon. Manifestement je dois reconnaître cette qualité à P. Grimbert puisque j'ai poussé jusqu'au terme du récit. C'est que les histoires de fratries imaginaires me plaisent en général, et si j'ai pensé m'ennuyer dans les premiers moments, plus j'ai poursuivi et plus j'ai été captivée par la forme de la narration, qui s'apparente au brouillon en quelque sorte : j'essaie, puis je retouche, puis je réécris et je recompose, cela au cours d'une quête qui n'a rien de policier. Il suffit d'écouter et aussitôt de substituer aux visions de l'imaginaire celles que l'esprit recompose à partir de la vérité. Pas de complaisance dans le pathétique, de vrais effets de surprise aux moments où l'on pense avoir vraiment tout deviné, et la douleur restreinte qui court sous la voix du récit... jusqu'aux dernières pages, j'ai aimé cette voix et j'ai eu le sentiment encore fugitif de peut être pouvoir comprendre. Encore davantage que des récits comme celui-là, sont puissamment nécessaires. Pas un grand bouleversement de lecture, mais une atmosphère mélancolique qui a réussi à envahir la pièce où je me trouvais, une fois le livre refermé.
Aucun rapport avec le livre lu ce matin : Hygiène de l'assassin, d'Amélie Nothomb.
Mon premier Nothomb. Oui, je sais, je ne suis pas en avance sur mon époque... je suis sans doute l'une des dernières à n'avoir jamais ouvert celui-là, ou le plus connu peut-être Métaphysique des tubes. Jusque-là, je n'en pensais rien, ou pas forcément du bien (le personnage d'auteur ne m'a jamais franchement emballée) mais comme j'aime bien savoir de quoi il en retourne vraiment, je me suis laissée tenter. Plus vite que pour le Grimbert, j'ai été assez captée par les premières pages et l'habileté à créer l'atmosphère, mettre en place les données de l'histoire. Un roman tout en dialogues, voilà qui m'effrayait quelque peu (je n'aime pas lire le théâtre et la pratique récurrente du dialogue dans le genre policier est ce qui me déplaît le plus). Et de fait, passé l'amusement des premiers entretiens, je sentais l'ennui me gagner, et la désagréable impression parfois qu'on me donnait une leçon sans me l'avouer... fort heureusement le dernier entretien relance vraiment l'intérêt et redonne une cohérence à l'ensemble. Finalement, sacré tour de force que celui de raconter quasiment uniquement à partir de paroles, de faces à faces. Bon, je ne savais pas trop comment tout cela allait finir, mais cela finit en somme de manière cohérente et relativement satisfaisante pour l'esprit. Je dois reconnaître que j'ai bien aimé, et si je n'aime toujours pas le personnage d'auteur, je me sens peut être prête à renouveler l'expérience...
Avant-hier j'ai attrapé sur le rebord d'un meuble Et après... de Guillaume Musso. De l'auteur,
je n'avais entendu que le pire. Succès facile, littérature déclassée, pas de la littérature... je n'ai eu le temps que d'en lire une trentaine de pages, mais voilà, je suis prise et intriguée...alors que faire ? céder à l'humeur ambiante et le laisser dans l'oubli jusqu'à ce que je le retrouve par hasard, ou céder à l'appel et courir à la médiathèque demain ? (je ne vais quand même pas l'acheter....) A suivre...
30 oct. 2009
La jeune fille à la perle (le film)
Du roman j'avais gardé une impression de bonheur, de cette plongée délicate dans l'univers du grand peintre, par la petite porte certes, mais avec un grand regard, et l'émotion douce de la contemplation défendue des grands chefs-d'oeuvre. Comment ne pas abîmer, altérer cela, en transposant cet univers dont la cohérence paraissait à la fois subtile, et fragile, au cinéma ?
De la contemplation de l'affiche je tire cette simple réflexion : oui elle lui ressemble, mais cela suffira-t-il ?.. L'original est si beau, si intense, si mystérieux, qu'il semble que vouloir l'expliquer ou le narrer risque de briser la tranquille énigme posée par ce regard. Mais de tranquillité, de respect et de pudeur, il n'est question que de cela dans ce film, qui respecte à peu près l'histoire imaginée par Tracy Chevalier, mais sait aussi lui être infidèle pour laisser à l'image ou à l'ellipse, la coupure, le soin de déclencher l'imaginaire du spectateur.
J'aime dans ce film en particulier son silence, qualité rare de nos jours dans le monde d'un cinéma qui préfère souvent tout expliquer de peur que l'image ne se suffise pas. J'aime sa lenteur - jamais source d'ennui, et surtout cette impression qu'elle donne au spectateur qu'il peut comprendre de lui-même ce qui réside dans les non-dits. Le réalisateur prend le parti de donner davantage de poids à ce que Vermeer peut sans doute éprouver envers sa servante, ce que jamais le roman ne laissait explicitement croire mais se contentait de suggérer. Ce n'est pas impossible, et ce n'est pas gênant, tant le film se centre davantage sur ce couple improbable que sur la création d'une atmosphère familiale, davantage privilégiée par le roman.
L'ensemble est sobre, mais esthétique; chaque scène semble trempée dans une palette veloutée, et les décors m'ont semblé bien moins artificiels que dans le Rembrandt de Charles Matton (1999) dont les arrière-plans en carton-pâte m'ont décidément trop gâté le plaisir du film.
Ce Rembrandt d'ailleurs, s'il brille par la présence et la ressemblance de son principal acteur (Klaus Maria Brandauer) avec l'original (davantage que la Griet de La jeune fille à la perle), est beaucoup plus ennuyeux, beaucoup plus linéaire, narratif, et beaucoup moins suggestif. La qualité de l'image est la même, mais l'intérêt n'y est que pour celui qui cherche une biographie sans surprise, une mise en images d'une vie et non une narration ou une re-création.
La jeune fille à la perle n'est pas qu'une simple mise en images, mais raconte avec l'image, par l'image, et c'est ce qui fait à mon goût sa réussite. Sans se substituer au roman avec lequel il ne prétend d'ailleurs pas rivaliser, je dirais qu'il le complète, ou le transforme - peut-être l'achève.
09 oct. 2009
En Pause
Pour plusieurs raisons, et avec grands regrets, je ne peux plus maintenir à jour ce blog. Je continue à lire cependant, et espère prochainement pouvoir reprendre un rythme plus soutenu !
A très bientôt :-)
26 août 2009
U-Boot de Robert Alexis
Ce blog a décidé de s'associer à un projet ambitieux : chroniquer l'ensemble des romans de la rentrée littéraire !
Vous retrouverez donc aussi
cette chronique sur le site Chroniques
de la rentrée littéraire qui regroupe l'ensemble des chroniques
réalisées dans le cadre de l'opération. Pour
en savoir plus c'est ici.
Le
titre du roman ainsi que l’illustration retenue pour la couverture – un
officier marin, air nostalgique, tandis qu’au loin on devine le contour d’une
île boisée – ne laissent guère de doute sur la thématique abordée par le
récit : un navigateur (le narrateur) s’embarque à bord d’un sous-marin allemand
doté de la technologie la plus avancée, le U-823 ; il s’agit d’un équipage
nazi (l’action se déroule en 1945) dont la mission est étrangement tenue
secrète pour tous, seul Koszalin, le commandant de bord, en a connaissance, et
son comportement ne laisse pas d’être étrange, déroutant, inquiétant…
On
dirait, à évoquer ainsi imparfaitement la trame globale du récit, qu’il va
s’agir une fois de plus d’un récit de guerre (et de fait j’ai souvent songé
aussi pendant ma lecture à l’un des rares films de sous-marins que j’aie jamais
regardé avec plaisir, A la poursuite
d’octobre rouge), un récit qui se complairait dans les termes techniques, militaires,
avec d’abondantes descriptions de manœuvres et stratégies… mais il n’en est
rien, et c’est sans doute l’une des forces de ce récit que de nous entraîner
bien au-delà de nos attentes de lecture.
Il
y a d’abord une poésie amère dans l’évocation que le narrateur fait du
sous-marin ; avec, se tissant en toile de fond dans l’esprit du lecteur,
l’image remémorée du Nautilus de
Jules Verne suggérée par l’épigraphe du premier chapitre. L’appareil accède peu
à peu, et de façon inattendue, porté par la justesse des évocations dont il
fait l’objet, au statut de personnage. Fascination pour le narrateur, celui-ci
y voit le reflet et la projection de ses pensées, de sa perception propre du
monde à ce moment précis de son histoire, et toute la première partie du roman
se fait dans cette appréhension particulière que le personnage construit de sa
nouvelle demeure. Objet de curiosité
et d’attente, quand soudain le sous-marin est perceptible aux yeux de
l’équipage, sa dimension mythique ne fait plus de doute, et le récit de
l’embarquement, puis de la plongée et de la navigation sous-marine, se fait
avec cet arrière-fond mythologique commun à chaque homme. « Huit cents tonnes d’acier se mettaient en branle en formant
autour de la coque un frémissement d’ébullition ; le bruit, profond,
masqué par on ne sait quelle surface de matières fantastiques, n’en étaient que
plus redoutable. Il produisait la peur et la fascination, l’émoi qu’on éprouve
face à la démesure : montagnes cernées par l’orage, tempêtes fabuleuses,
bêtes mythiques…Tout ce qui échappe aux proportions humaines trouvait soudain
la possibilité d’un lieu. » (p. 28)
Moi
qui ne suis guère sensible, et pas du tout attirée par les récits militaires ou
de guerre, voici que je me trouve embarquée avec l’équipage et prise dans le
vertige, l’excitation de tout un groupe face à une machine qui ne semble plus
en être une mais un véritable monstre
marin, et inquiète tout autant pendant la plongée vertigineuse et risquée
qu’il tente… « Les tôles
avaient crié un peu, simples chamailleries de cour de récréation. Elles
poussaient maintenant des appels au secours, hallucinées par le ventre noir où
elles s’engouffraient, que, terrifiés, nous imaginions s’ouvrir à chaque
nouvelle stridence. » (p. 34)
Ainsi
se crée dans les premières pages cette atmosphère si particulière, si
intrigante, et bien différente de ce que laissait présager le titre et la
quatrième de couverture. Plus surprenant encore, le récit qui se met en place
juste après rompt brusquement avec le récit de guerre qui semblait
s’annoncer : quelques officiers dont le narrateur se retrouvent dans une
petite pièce isolée et décident de se raconter, sans fard ni pudeur, leurs
souvenirs d’enfance, leur vie d’avant la guerre. Et tout bascule à nouveau.
J’avais déjà songé presque immédiatement à Julien Gracq en prenant en main à
nouveau un livre sorti des éditions José Corti, et la mention complice d’un beau ténébreux à l’orée de ces pages
de confidences me fait penser qu’un balcon
en forêt ne devait pas être tout à fait inconnu de l’auteur. Le narrateur
ne souhaite-t-il pas d’ailleurs, au tout début du récit, « qu’on oubliât [s]on refuge » ? « J’entendrais derrière la porte le claquement
des bottes, mais personne ne songerait à me déranger ». Ainsi aurait
pu s’exprimer Grange, heureusement reclus dans sa maison-forte, la comparant si
souvent à un bateau sur l’immensité de la mer, se sentant capitaine d’un
équipage isolé, abandonné, dépositaire d’une mystérieuse mission…
Les
récits des confidences, s’ils forment une vraie rupture avec la trame narrative
du roman, constituent en eux-mêmes des micro-récits qui cependant s’insèrent
parfaitement dans l’ensemble, par la fluidité narrative qu’ils ont en commun avec
le récit principal. Récits scandaleux, déconcertants, déroutants, ils
constituent la raison d’être de ce curieux équipage, et permettent une
véritable interrogation sur la nature humaine.
Sans jamais quitter le récit de guerre, l’on ne peut pas dire qu’on y soit
cependant en permanence, mais ces pauses narratives, loin de constituer une
bouffée d’oxygène dans l’univers étouffant du sous-marin, ne font qu’en
renforcer l’air amer et corrompu. Lorsqu’enfin on parvient à leur terme, et que
toutes les pièces du puzzle soudainement se mettent en place, il est presque
déjà trop tard ; pris dans le cours des événements, le lecteur et le
narrateur ne peuvent plus que constater et suivre le fil. On pourrait croire
que tout s’achève alors mais non : la dernière partie du roman nous mène
là encore vers une destination inattendue et un tour à nouveau surprenant du
cours de l’histoire.
Moins
convaincue par l’issue du récit, qui m’a paru ne pas répondre exactement aux
attentes qu’avait si justement su créer toute sa première partie, je dois
néanmoins reconnaître que j’ai été vraiment séduite par un ouvrage écrit avec
talent, prenant, dont le thème ou la trame ne m’attiraient pourtant pas a priori. Il n’est pas évident d’embarquer avec soi un lecteur
dubitatif ; ici Robert Alexis y parvient sans difficulté, par la force
d’un récit qui va saisir son lecteur justement là où il ne l’attend jamais. Un
roman à connaître.
Je remercie chaleureusement Guillaume de
Babelio et les éditions José Corti pour cet envoi.
03 août 2009
La mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé
Aux petites heures du matin, tout le palais du roi Tsongor est en ébullition : aujourd'hui est le jour des noces de Samilia, la fille du roi... Tout est prévu, méticuleusement organisé. Rien, cependant, ne se passera comme prévu, car ce jour est aussi celui de la réalisation d'une ancienne promesse, celle de la mort du roi Tsongor... jour de fête, ou jour de deuil ?
Ainsi débute pour nous un récit étrange, dans son fond et dans sa langue, envoûtante comme venue du fond des âges, et pourtant résolument moderne. L'atmosphère s'installe en quelques lignes : dans cette attente, du jour qui va débuter comme le dernier d'une histoire jamais narrée, comme le premier d'une histoire en permanent devenir ; à travers le personnage singulier qu'est Katabolonga dont on ne sait s'il est le serviteur fidèle et loyal ou bien le parjure félon annoncé ; dans ce rythme singulier, antique et merveilleux d'une époque qui n'a plus d'âge, et de la voix qui la raconte.
Tout se déroule ensuite comme dans un immense, long rêve, ou cauchemar, qui ne semble jamais devoir en finir : rien ne se déroule comme prévu, et rien n'échappe non plus à sa destinée, scellée déjà depuis longtemps dans ce terreau fécond des mythes, légendes et contes dans lequel l'auteur puise tout en les renouvelant, en leur redonnant une saveur nouvelle, inédite : celle de l'espoir, de l'amertume aussi, dans un récit qui se déroule et s'achève comme dans un long sanglot.
Récits de batailles, de quêtes, d'amour et de trahison : on pourrait croire qu'ici rien n'est inventé et que tout n'est que la redite ultime des sempiternelles mêmes histoires. Il n'en est rien cependant, tant le déploiement du récit sans cesse nous surprend, tout en créant cette singulière impression de l'avoir au fond déjà deviné; mais ce n'est pas une déception que cette réconnaissance, complicité intime créée avec le lecteur dans ce fond commun des mémoires et des récits familiaux, humains en somme.
Emportée par l'histoire, profondément séduite par le langage et la diction narrative, émue par cette sensation de renouer avec les lectures imaginaires de mon enfance tout en jouissant des multiples références littéraires sous-jacentes, j'ai éprouvé à la lecture de ce récit un plaisir intense, comme cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Sans doute cette oeuvre prendra-t-elle rapidement place parmi la liste réduite de celles que je ne peux me passer de relire, tant une seule et unique lecture ne saurait rendre justice à ce moment hors du temps que seuls les récits forts parviennent à me donner.
La mort du roi Tsongor a notamment reçu le prix Goncourt des Lycéens en 2002.
L'auteur, Laurent Gaudé 
02 août 2009
Autoportrait de Van Eyck, d'Elisabeth Belorgey
Perdre la perception des couleurs, ne plus voir le monde qu'à travers une couche grise, cendreuse, salie : de quel plus grand malheur pourrait être affligé un peintre ? Sur ces interrogations désespérées et tragiques, débute l'autobiographie fictive du grand peintre Van Eyck, prenant amèrement conscience de ce purgatoire particulier où il se trouve enfermé; vivant, mais sans aucune possibilité d'exercer son talent et le seul art qui lui donne le goût de vivre, il entreprend alors d'écrire son histoire, comme si le récit du passé pouvait combler au moins temporairement la vacuité d'un présent qu'il récuse et rejette.
Ainsi plongeons-nous dans l'intimité, l'histoire du peintre, retraçant depuis les origines fondatrices de sa famille (la rencontre de ses parents) sa destinée particulière. La documentation historique est soignée, et permet de mieux comprendre les conditions de vie du peintre, de son accession à la notoriété; les rivalités avec son frère Hubert, le fait que la célébrité, la renommée puisse aussi se jouer sur le hasard favorable, sont bien retracées et éclairent sous un jour intéressant la vie d'un artiste en plein devenir.
Mais la plongée dans l'instrospection, la part de création du romancier, nécessaire, pour rendre compte de tous ces mouvements de l'âme, sont peut-être encore trop légers, trop esquissés, et laissent parfois le lecteur sur sa faim. La précision historique, biographique, est incontestable et passionnante, mais j'aurais aimé qu'elle ne soit que le prétexte d'une création romanesque plutôt que d' être l'objet d'un simple récit. La réflexion sur la vie possible d'un peintre qui ne perçoit plus les couleurs, sur la cause d'une telle privation pour celui qui a mis son art au service du divin; les recherches sur la façon justement de rendre le mieux hommage au divin, de créer une peinture réellement mystique, sont vraiment passionnantes et m'ont absorbée au coeur du récit le temps de ces quelques pages; mais j'en ai été aussi trop vite rejetée, par la reprise d'une narration trop historique à mon goût, trop elliptique d'une intimité à recréer.
Les passages évoquant les tableaux, enluminures ou retables du maître sont des petits moments qui m'ont ravie, tant j'aime à lire le récit des processus de création des oeuvres : le retable de l'Agneau Mystique bien sûr, l'autoportrait, les époux Arnolfini... autant d'oeuvres déjà connues que j'ai eu plaisir à redécouvrir, bien que là encore je sois restée un peu comme en attente d'un peu plus, toujours insatisfaite...
Malgré tout, ce petit roman se lit avec plaisir, et éclaire agréablement la vie du grand peintre ; à conseiller aux amateurs, sans réserve.

