51604752_pVoici un titre qu'il n'est pas bon de se procurer, si l'on compte passer plusieurs jours à le lire... en effet ce roman, pourtant plutôt volumineux et d'aspect assez dense, se laisse dévorer comme une curieuse gourmandise, entièrement happé que l'on est par cette histoire singulière, dès la première page, dès les premières lignes, suffisamment bien conçues pour intriguer le lecteur et l'embarquer dans un univers à la fois curieusement familier et décidément nouveau.

Un quiproquo comme il peut tant s'en produire, un envoi de mails à une adresse erronée, voilà un point de départ presque anodin, et qui pourrait vite tourner court. Des échanges comme il s'en lit par centaines, par milliers, chaque seconde sur la vaste étendue des forums de discussions... Mais habilement, petit à petit, les expéditeurs/destinataires s'étoffent, prennent de la place, et se construisent véritablement par leurs propres mots. Car ceux-ci ont cela de singulier qu'ils s'expriment dans une langue élaborée, loin de la relâche convenue des dialogues par écran interposé, et qu'ils y tiennent : ainsi se dessinent leurs personnalités, leurs caractères, et la traduction a sans doute cela de remarquable qu'elle réussit à conserver la tonalité propre à chacun, pour ainsi dire l'esprit, et n'évacue nullement l'humour, le sel de ces échanges de plus en plus épicés.

De ce dialogue très impersonnel à son origine - il s'agit d'ailleurs, comble de l'ironie, de mettre un terme à une relation (certes commerciale) - naît une véritable complicité, dont les protagonistes mesurent progressivement toute l'ambiguïté... peut-on tomber amoureux d'une voix virtuelle, celle-là même que nous nous inventons lorsque nous lisons les mots d'un inconnu ? peut-on tomber amoureux des mots ? La question est lancée, et tient le lecteur odieusement en haleine pendant les dizaines de pages qu'il ne peut s'empêcher frénétiquement de parcourir, parce qu'il faut qu'il sache, qu'il connaisse l'issue du destin de Léo et Emmi. Histoire sentimentale ? roman à l'eau de rose ? même pas, et c'est bien là toute l'habileté du romancier, qui réussit à questionner les rapports humains, la dichotomie entre réel et virtuel, la part du fantasme et de l'imaginaire, dans la projection d'une relation rêvée - et la crainte toujours sourde, sournoise, d'être déçu, et de devoir y faire face, sans jamais tomber dans le convenu, l'attendu, la romance fade qui fait soupirer d'ennui.

Parvenu au terme de l'ouvrage, l'on ne peut que saluer la maîtrise de l'auteur, qui parvient à achever sans erreur un récit à la lignée dangereuse et dont le fil frise sans cesse avec le danger du faux pas, qui tirerait brutalement le lecteur de sa rêverie et le ferait subitement replonger dans sa réalité d'être-en-train-de-lire. Je me souviens d'un personnage de S. King, qui en écrivant plongeait dans le trou de sa page, ce vide aspirant qui le faisait basculer dans un autre monde - et à cela il savait que c'était bon. Avec ce roman d'une facture inédite, le trou demeure grand ouvert, et l'on y saute à pieds joints : gage que oui, c'est vraiment bon.

 

 

Merci à Leiloona pour ce livre voyageur !