travail_soign_Étrange, déroutant, percutant, violent, sanglant, ignoble, à la limite du soutenable, les qualificatifs ne manquent pas ici et là sur la toile et ailleurs pour qualifier le dernier opus de Pierre Lemaître, Travail soigné, atterri il y a quelques semaines entre mes mains justement à cause de cette réputation, celle qui nous fait avec délices et le coeur battant saisir ce livre-là même dont on sait qu'on ne pourra peut-être pas soutenir la lecture jusqu'à son terme. Et pourtant on l'ouvre, pourtant on le parcourt avec avidité, à la recherche de cette horreur dont on nous a tant vanté les mérites jubilatoires, et l'on craindrait presque d'être déçu...

Que le lecteur ne s'inquiète pas, l'atrocité est là, bien là, et le polar démarre sous ces joyeux auspices prometteurs d'une atmosphère qui nous empoigne au creux du ventre et ne nous lâche plus. Habilement, il faut le reconnaître, le texte tisse sa toile et nous emprisonne petit à petit dans ses rêts ; l'intrigue ne s'essouffle pas tandis que le lecteur demeure le souffle court, et manque même de le perdre quand les cartes du jeu soudainement sont magistralement redistribuées. Tandis que l'esprit s'affole et dérape (quoi ? non ? ai-je été ainsi joué ?) le récit continue, mais c'est encore pire, bien pire que ce que nous avions à peine imaginé, et lorsqu'enfin l'on referme l'ouvrage, il faut bien avouer qu'on se sent dérouté.

Quoi de plus normal pour un polar ? mais c'est qu'en général, l'acmé du roman policier laisse le lecteur rassasié, quand bien même les pires atrocités ont pu être commises, tandis qu'ici il le laisse au bord de la nausée. L'habileté est manifeste, mais a-t-elle besoin de gravir les échelons successifs de la perversité et de l'ignominie pour assurer son pouvoir, son emprise sur le lecteur, même friand de situations insoutenables ? J'ai souvent pensé au cours de ma lecture au très fameux Seven, de David Fincher, conçu sur cette même idée d'un tueur qui va au bout de sa propre logique. Ce final n'avait pas laissé d'ailleurs de me décevoir parce que même s'il est dans la logique du film, dans la continuité attendue du scénario, l'on a envie de dire qu'il n'est pas besoin d'aller aussi loin pour provoquer réflexion, questionnement et mettre en scène le mal. Parce que ces hommes-là ne sont plus des des hommes, parce qu'ils perdent complètement toute trace possible d'humanité, parce qu'ils ne sont plus que des robots dépourvus d'une âme qui les ferait agir, le lecteur n'y croit plus. La folie, la psychopathologie, ce n'est pas cela, on le sent bien, et même Hannibal Lecter savait se rendre plus crédible.

Un roman qui tient donc ses engagements sur la durée, qui nous ravit dans tous les sens du terme, et qui souffle littéralement celui qui le tient en main. Jusqu'aux dernières pages, où ne demeure plus que l'envie, finalement, de le refermer, et de n'y plus revenir.