inception_posterJe laisse toujours d'ordinaire passer quelques jours entre la découverte d'une oeuvre et la rédaction des impressions que celle-ci a laissé ancrées en moi. Mais avec Inception, il semblerait qu'une entorse à la règle soit de mise, puisque je ne peux résister au plaisir d'écrire sur ce film, vu hier soir en compagnie d'une bonne centaine (ou plus ?) d'autres personnes.

On songe inévitablement à Matrix lorsqu'on découvre le thème du film : plongée dans l'onirisme, brouillage des frontières entre rêve et réalité, le film reprend cette question déjà formulée par Descartes il y a tant de siècles : comment savoir, comment être sûr que je ne rêve pas, que le monde dans lequel j'évolue est bien le monde réel ? Mais en 2010, une intrigue policière solidement ficelée et le visage de Leonardo Di Caprio prennent le relais, pour plonger le spectateur dans les eaux troubles d'un suspens haletant. Cela démarre très fort, et puis à la manière d'un puzzle, tout se construit, s'élabore, et malgré une certaine complexité - comme dans les rêves, il faut savoir oublier et accepter l'étrangeté, l'inexplicable - l'on ne peine nullement à suivre le déroulement de la narration, ponctuée par le visage lumineux de Marion Cotillard, dans un univers relativement sombre cependant. 

Si pris par l'intrigue que l'on en oublie d'avaler son pop-corn : médusée, la foule aux visages grisâtres suit d'un seul et unique regard l'action qui ne cesse de gagner en intensité, en tension ; elle rit d'un seul éclat, revenant brusquement à sa propre réalité - oui nous sommes dans une salle et nous regardons un film... pour aussitôt replonger dans les méandres de la fiction. L'estomac noué, le coeur battant, il est impossible de lâcher prise, et le finale à la hauteur de la qualité du film est salué par un cri unique, celui du public que le générique de fin surprend immobile, un peu furieux, rivé à son fauteuil, sonné comme lorsqu'on s'éveille d'un rêve un peu cauchemardesque, ou blessé par ce rêve vaporisé au moment même où l'on allait enfin accomplir ce que l'on chérissait tant au plus profond de soi-même.

Il y a quelques siècles, Corneille écrivait L'illusion comique, et saluait les pouvoirs du théâtre, de la fiction, qui fait prendre pour vrai ce qui n'était que feinte. Les temps, finalement, n'ont guère changé, si ce n'est que la technique cinématographique prête à l'auteur, au réalisateur, de plus grands pouvoirs peut-être. Mais du temps de Corneille, les applaudissements permettaient au public de remercier avec chaleur l'auteur, les acteurs, qui avaient su si brillamment faire oublier aux spectateurs leur propre temporalité, leur propre univers. Le théâtre garde sans doute encore cette supériorité infime mais si plaisante ; hier soir l'on avait envie d'applaudir à tout rompre, de saluer et de demander un rappel, spontanément des saluts et des claquements ont retenti dans l'immense salle, mais pour qui ?