Avertissement : j'invite les futurs lecteurs de ce roman à ne pas lire la totalité de ce billet, s'ils veulent à leur tour être "saisis", sans filtre préalable, ni dévoilement d'aucune sorte.

J'ai saisi ce mince roman avec une double appréhension : celle d'être effrayée, mal à l'aise, tant les commentaires entr'aperçus sur l'ouvrage soulignaient son caractère "glauque" ou crûment réaliste ; celle d'être déçue - tant les mêmes commentaires traduisaient d'enthousiasme, de plaisir, à la lecture de ce premier opus, d'un parfait inconnu (en ce qui me concerne).

9782351780305Qu'en fut-il alors ? Je n'avais pas lu, comme à l'accoutumée, le résumé ou l'histoire de ce roman, tant j'aime à être surprise par une narration originale, une histoire inédite, un style particulier (même si là encore je ne peux qu'être réservée face à une traduction sans doute fidèle mais parfois aux tournures étranges). Et de fait, alors que je n'y attendais pas le moins du monde (le nombre de romans commencés et jamais achevés ces temps-ci sont légions entre mes mains), me voici saisie, emportée malgré moi dans un monde totalement nouveau, radicalement différent : le lieu bien entendu où se déroule l'histoire ne m'est pas familier, mais ce n'est pas tant l'espace que la narration qui le conte, le décrit, l'appréhende, qui nous fait basculer dans l'inédit et l'étrange. Il y a comme une récupération mûrement distillée d'éléments déjà bien anciens qui rendent l'histoire et ses divers éléments familiers au lecteur : roman des grands espaces, survie au coeur d'une nature tantôt hostile, tantôt bienveillante dans ce qu'elle fournit à l'homme comme moyens de subsistance, description des activités et constructions patientes, minutieuses, des ouvrages rudimentaires mais sûrs, solides, qui permettront aux personnages de trouver leur place dans ce nouvel univers ; thème enfin des liens familiaux qui se font et se défont, cherchent à se construire ou se réhabiliter au coeur d'un monde dont la nouveauté et l'inédit permettent en somme un nouveau départ. Et toutes ces réminiscences de romans de la nature me reviennent comme un ancien air familier et réconfortant, moi qui prenait tant de plaisir, enfant, à lire ces récits de patients bricolages, et qui aime toujours ces moments particuliers où le savoir-faire et l'ingéniosité permettent de discipliner une nature hostile. Mais elles ne reviennent que pour mieux apprécier l'écart subtil avec lequel l'auteur les traite et les réagence : tout est prêt pour, et rien ne fonctionne comme prévu, et chacun de ces moments qui scelle habituellement la victoire de l'homme sur la nature est habilement détourné, subverti, comme pour mieux préparer le lecteur à ce qui l'attend - l'inattendu, l'impossible, qui explosent brutalement en plein coeur du récit. Ces reprises sont d'ailleurs présentes dans les deux parties du roman, survie à deux, puis survie d'un seul, à laquelle vont s'adjoindre la thématique qui sommeillait engourdie dans le premier volet narratif, la folie, et celle que l'on croyait n'être qu'un prétexte, la réflexion sur la relation père-fils.

Ce deuxième moment a fait surgir en moi d'autres réminiscences, celles où l'horreur et la folie se conjuguent au surnaturel, et je n'ai pu empêcher les souvenirs de Simetierre, de Stephen King, de m'accompagner tout au long de ce versant de l'histoire. Dans ce roman, un père désespéré, se refusant à accepter le décès de son tout jeune fils, le déterre du cimetière officiel dans lequel il repose, et va l'enterrer dans le "simetierre" qui, par ses pouvoirs surnaturels, saura lui redonner vie. De fait je n'ai pas été choquée par les descriptions macabres qui accompagnent une bonne partie de ce deuxième récit, tant j'ai déjà lu "pire", si je puis dire, et avec force détails bien plus plaisamment horrifiants que ceux-ci - mais comment ne pas penser justement à ce récit fantastique, qui à la description morbide joint la description minutieuse et habile du père, dont nous suivons les préparatifs, l'exécution du plan, son lent cheminement dans la forêt, les circonvolutions de l'esprit ? Mais chez David Vann encore une fois, ces éléments sont subvertis, comme débarrassés du surnaturel qui les protégeait en quelque sorte chez King, et nous saisissent par leur brutalité et l'impossibilité de leur trouver une résolution future. Comment le réel va-t-il s'accommoder de tels événements, comment notre monde peut-il vraiment accepter que cet impossible survienne ?

Aussi le lecteur est-il tout entier pris dans le flux de ces deux consciences, celles du père et du fils, contraint de les suivre sans jamais pouvoir s'en échapper ni respirer, sans cesse sollicité dans la mémoire qu'il peut avoir de récits antérieurs, contraint à convoquer ces éléments sans pouvoir les faire "coller" au récit, sans cesse amené à formuler des hypothèses que jamais il ne peut voir réalisées. Car cette force du roman est aussi celle-là, que de tenir son lecteur sur un fil incertain, l'emmener sur des voies qu'il ne pourra jamais emprunter, et rester immobile, stupéfait, comme en arrêt, le coeur battant au détour d'une page, et comme démuni par l'étrange émotion qui le saisit, aussitôt le récit refermé.

 

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