Je savais de John Steinbeck que c'était un grand auteur, à cause du prix Nobel bien sûr, mais surtout par réputation : c'est un écrivain dont j'ai souvent entendu parler, mais que je connais à vrai dire très mal. A part le célèbre  Des Souris et des Hommes, qui me reste e n mémoire surtout à travers son adaptation et ma passion personnelle pour John Malkovitch, je n'en avais rien lu, même pas Les Raisins de la colère, qui ne m'a jamais spécialement accrochée - encore une lecture avortée qu'il serait sans doute bon que je reprenne, surtout après avoir renoué avec l'univers de l'auteur, dans ce petit roman aux allures de conte, La Perle.

9433_mediumJ'ai saisi ce petit volume dans l'idée qu'il s'agirait d'une lecture aisée, et si en effet le récit est court et se lit rapidement, le contenu n'en est pas moins dense et suscite bien des réflexions, qui poursuivent et prolongent la narration longtemps, longtemps, dans l'esprit du lecteur. Petite histoire toute simple, que celle de ce pêcheur pauvre qui découvre de manière inattendue la plus grosse perle du monde, coup de chance inouï, jeu de dés inespéré qui provoque la plus grande des joies, et devrait constituer pour le personnage et sa famille le début d'un nouveau bonheur. Sortir de la pauvreté, permettre à son enfant à peine né de connaître un avenir sans doute plus brillant, plus illuminé que celui qu'on a soi-même connu, devenir peut-être quelqu'un, en somme des perspectives réjouissantes et positives, qui réchauffent le coeur et augurent d'un déroulement plutôt heureux du récit. Mais le lecteur ne s'y trompe pas, qui prête attentivement l'oreille à la voix narrative aux inflexions déjà mélancoliques, comme la voix déjà lointainement perçue de cette fée se penchant sur le berceau, la modeste hutte où vivent les personnages. La Perle, d'une rondeur et perfection jamais égalée, possède à sa surface des accrocs imperceptibles et la lumière changeante qui s'y reflète devrait bien avertir déjà le héros de la pente sur laquelle il s'engage, car rien ne sera jamais plus pareil : ni le regard des autres, ni le regard que le personnage porte sur le monde, et nous suivons, tristement, sans rien pouvoir y faire, la lente déchéance, imperceptible, inéluctable de cette famille qui sans rien avait déjà tout : la sérénité dans une vie tranquille.

Une petite heure de lecture, et le bouleversement opère à plein. Il n'est pas besoin de recourir à des événements ou lieux extraordinaires pour rendre compte du coeur humain et des rapports entre les hommes, et John Steinbeck nous le prouve en quelques coups de pinceaux savamment orchestrés, car jamais le lecteur ne pourrait s'imaginer qu'on aille si loin, et de manière si juste, dans l'exposition simple d'une tragédie complète, totale, qui lamine tout sur son passage, et résonne encore longtemps, longtemps, dans l'esprit du lecteur, retourné, saisi là où il ne s'y attendait pas, pensif encore bien au-delà de la dernière page tournée.

"Mes amis me protègeront. - A condition seulement que cela ne les menace pas et ne les dérange pas." - La Perle (p. 77)