artoff66Ce roman de plus de 500 pages laisse exactement présager ce qui se trouve à l'intérieur : un univers sombre, trempé de pluie, autour duquel rôde une ombre funeste, et voici le lecteur embarqué, embourbé même pourrait-on dire, dans une histoire glaciale et haletante.

La compagnie des menteurs plante le décor en quelques pages : après un prologue inquiétant, une voix narrative s'empare de l'histoire et nous fait entrer avec habileté dans le monde du Moyen-Âge, en Angleterre, au moment où la peste noire vient frapper sans répit la population, et décime, les uns après les autres, les habitants. Du Déjà vu peut-être ? peut-être. Mais non du déjà lu. En effet la perspective adoptée, qui n'est pas sans rappeler la technique des romans picaresques, est celle de l'itinérant, du camelot, vendeur de reliques bien évidemment authentiques, qui sans l'avoir vraiment décidé passe de la solitude la plus confortable à la compagnie la plus inhabituelle et la plus fantasque : musiciens, femme enceinte, fillette, cygne, magicien... la petite équipée fuit la peste de village en village, et tente au même moment d'échapper à un meurtrier sans visage, qui frappe sans prévenir, et apparemment sans motif. Au récit de voyage se mêle alors l'intrigue policière sur un fond historique d'une netteté sans égale ; tous les motifs sont finement décrits, entrelacés, pour composer un roman d'une ampleur surprenante, d'autant qu'il tient ses paris sur la longueur même du récit, tandis que l'on aurait pu craindre l'essoufflement.

De fait, le lecteur saisi par l'intrigue a bien du mal à lâcher son ouvrage, puisque chaque étape fait monter la tension d'un cran. L'on ne peut s'empêcher d'émettre de multiples hypothèses, de tenter de rivaliser avec l'auteur, afin de découvrir le fin mot de l'histoire, et c'est sans doute cette forte captation du lecteur qui rend l'issue du récit si décevante. Décevante, oui, dans la mesure où tout se découvre presque trop tôt, et nous voici frustrés de ne pas être surpris, même si l'épilogue accomplit son rôle de mise à terme de la narration.

Cependant la narration est dense,et parvient à mêler les genres du roman et du conte, à digresser dans jamais s'éloigner, ce qui confère à l'ouvrage une épaisseur réussie et intelligente. Tour à tour, elle sollicite la mémoire du lecteur (contes de l'enfance qui trouve une vraie résonance dans l'univers moyenâgeux), son sens de la déduction, et l'emmène avec chaque personnage dans un autre monde, une autre atmosphère, qui paraît être l'univers même de la création. Car c'est comme si chacun de ces personnages prenait corps, se construisait réellement sous nos yeux à partir de la légende, du mythe qu'il se bâtit et raconte à son tour. L'univers romanesque se trouve ainsi à mon sens mis en abyme de manière magistrale puisqu'il se crée et se nourrit de son propre imaginaire, et de tout un patrimoine antérieur, toutes ces oeuvres dans lesquelles les personnages se réunissent, et se réchauffent, par la narration successive de multiples aventures...

Par ailleurs, une réflexion sous-tend tout le roman et invite à la prise de distance : l'ignorance, la manipulation, la superstition, et leurs effets délétères sur les hommes, sont clairement exposés, mais jamais de manière pesante ou pompeusement didactique ; la documentation manifestement fouillée, et dont on prend plaisir à lire le détail à la fin du roman, est toujours au service d'une réflexion sur le monde, et non cantonnée à une période historique que l'on pourrait croire révolue en raison de sa barbarie. Et c'est sans doute ce qui peut séduire le lecteur contemporain, tout à la fois soulagé de se dire que tout cela appartient à des temps anciens, et inquiet de constater que les apparences sont sans doute trompeuses, et que nous n'en sommes sans doute pas si loin. Et quid de l'espoir, de ces marchands de rêves, vendant de quoi conjurer les mauvais sorts ? Ils perdurent sans aucun doute... à travers l'ouvrage même que le lecteur tient en mains... Car quoi de plus précieux que le livre, le miroir de l'imaginaire, pour lutter contre toutes les pestes ?

Je salue décidément cet ouvrage, en dépit de ma déception finale, qui parvient dans tous les sens du terme à ravir le lecteur.

Je remercie vivement les éditions Sonatine pour cet envoi, et Blog-O-Book pour m'avoir sélectionnée lors de ce partenariat ! Tous les autres avis concernant l'ouvrage se trouvent chez BOB bien sûr.