L'année dernière à la même époque j'avais passé de jubilantes heures hors de ce monde, plongée dans la lecture complexe et fluide à la fois du roman Millenium, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larson.  Qui aujourd'hui peut prétendre ignorer, sinon le contenu du livre, du moins le titre à la résonance si précieuse de cette trilogie ? Nous étions plusieurs à sortir de nos sacs, les mêmes jours aux mêmes heures, le même ouvrage volumineux, à la couverture noire et rouge si annonciatrice d'une ambiance polar, nous regardant avec ce brin de complicité que donne le plaisir d'une lecture partagée. Et aujourd'hui encore les mêmes couleurs fleurissent à la devanture des librairies, ou cachant le visage des usagers du métro, et l'on peut guetter dans leur regard, quand un mouvement inattendu nous le fait entrevoir, cette déconnexion complète du quotidien et l'avidité insatisfaite tant que la page suivante n'a pas été tournée...
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Lorsque j'ai entendu parler d'une adaptation cinématographique, cela ne m'a guère surpris, et j'avais déjà résolu de ne pas aller la voir, tant je prévoyais l'affadissement inévitable d'une telle transposition. L'article récent lu dans Télérama m'en avait de même dissuadée : excellente adaptation, mais aucune création, telle était en substance l'analyse du journaliste.  Par curiosité, je suis tout de même allée voir la bande-annonce, et plutôt agréablement surprise par l'ambiance prometteuse, et puis parce que j'aime aller au cinéma et en ai si peu l'occasion, j'ai fini par céder là aussi à l'attraction.

Le roman a sans contexte été épuré, mais dans le bon sens du terme ; ce qui a été supprimé ne l'a été que parce qu'il n'y avait que peu d'intérêt, et pour une meilleure fluidité de l'intrigue et un resserrement indispensable , à l'écran, pour la réussite d'une intrigue policière - telle, par exemple, la relation ambiguë de Mikael et de Erika, qui n'aurait fait que surcharger une histoire déjà dense. Un choix intelligent des éléments du scénario à garder, et une reconstitution très fidèle du parcours sinueux par lequel le protagoniste, peu à peu, fait surgir les éléments révélateurs de la vérité : la mise en image est au service de l'histoire, et même s'il est vrai que la mise en scène n'a rien de particulièrement original, l'ensemble est efficace et conduit le spectateur haletant jusqu'au terme sans ennui, ni confusion. J'avais, depuis un an, oublié une partie de l'histoire, et je me suis ainsi laissée surprendre avec délices par certains détours et rebondissements du scénario, même si en écho au fond de ma mémoire, je comblais les blancs et les manques laissés par le réalisateur. Je redoutais surtout l'apparition, le concrétisation charnelle des personnages, tant on se les figure en esprit au fur et à mesure que se construit la lecture. Si bien évidemment aucun des acteurs n'est à la hauteur de ma propre représentation imaginaire, ils remplissent néanmoins bien leurs rôles, incarnent des personnages qui ne jurent pas avec l'image que l'on a pu s'en faire - mais ne créent rien non plus de vraiment nouveau, il est vrai. C'est sans doute que le film Millénium se présente vraiment comme ce qu'il est : une adaptation, et ne prétend en rien créer à partir du roman. Et cette sincérité affichée dans l'objectif du film élimine comme à l'avance tous les reproches que l'on pourrait faire à qui se targuerait de le transposer, d'en faire la propre matière d'une oeuvre nouvelle. Ce n'est pas le cas du réalisateur,  ni sans doute des acteurs, et en cela on peut sans conteste affirmer que ce film est une réussite.