la_rondeAttrapé par curiosité et un vague souvenir de déjà-vu-quelque-part-ce-titre, ce recueil de onze nouvelles m’a surprise d’abord, déconcertée ensuite, et émue souvent, parce que je n’avais pas ce souvenir-là de mes anciennes et rares tentatives de lecture de Le Clézio. Sans doute suis-je enfin devenue réceptive à cette qualité de l’écriture dont certaines tournures et procédés n’ont pas manqué de me rappeler, lointainement, celle de Robbe-Grillet. Car là encore le sel de la narration n’est pas à chercher au cœur du récit, dont la trame n’est pas insignifiante, mais correspond bien au titre annoncé : des faits divers, des petits ou grands accidents de la vie, terrain propre par excellence à l’exploration de la condition humaine. Tout le bonheur de l’écriture réside au contraire dans l’appréhension particulière que l’auteur fait de la résonnance des événements au plus profond des regards et des consciences humaines, dans cette captation si singulière de la façon dont le monde résonne en nous, dont ses fragiles aspérités nous égratignent et nous poursuivent encore longuement, lors de nos rêves mêmes. La réalité vécue et décrite se brouille et s’affine tour à tour, au fur et à mesure que les consciences qui la parcourent se créent et deviennent peu à peu un véritable point focal, à partir duquel tout se déploie et prend son sens.

 

Aussi la violence des faits divers tient-elle désormais à ce repositionnement adéquat au sein d’une conscience toujours en mouvement ; Le Clézio enlève au fait du quotidien sa sécheresse objective et lui redonne les odeurs, les couleurs, les sensations intimes qui l’entourent et le recréent. Le lecteur ne peut plus porter sur le fait raconté le même regard de curiosité ou de surprise qui accompagne d’habitude la relation de tels événements ; emporté tout entier dans les fils qui retissent la toile du monde ainsi recréé, il vit les drames de l’intérieur, et leur dimension tragique – et partant, universelle, l’atteint de plein fouet, secoue ses émotions, le ramène au sein de cette foule anonyme dans laquelle il se reconnaît désormais, et peut y prendre sa place.  

 

Pas de commisération, de regard apitoyé, de volonté engagée ou dénonciatrice, qui parasiterait sans nul doute les textes ainsi recomposés. Le fait n’est pas non plus livré de manière brute ou objective, laissant à chacun le soin de se faire son opinion ; tout au contraire, il est le terrain favorable à un intime et universel récit du monde, celui du quotidien, par essence intemporel.