Nul ne pourrait imaginer qu’aujourd’hui, dans nos sociétés modernes et civilisées, notre propre corps ne puisse nous appartenir entièrement. Aujourd’hui, nous sommes libres, de décider pour nos corps, la façon dont nous voulons en user, les traiter, les connaître.

Il est cependant un moment particulier où soudainement ces droits fondamentaux se voient brutalement, sans ménagement, remis en cause. Il s’agit du moment où une femme, simplement, s’aperçoit qu’elle est enceinte. Tout en elle, certes est bouleversé, et un long chemin, cheminement, physique, et psychologique, commence qui fera d’elle à terme une mère.

Mais cela ne va pas sans une immédiate prise en charge (et quelle charge pour la femme cela ne va-t-il pas devenir…) qui dès l’abord et potentiellement, fait de son corps a priori un obstacle, une entrave – un danger, pour son enfant même. Jamais plus qu’au long de ces quelques mois, la femme ne cesse d’appartenir à d’autres qu’elle-même. Chaque mois, parfois davantage, elle doit laisser explorer son intimité pour que l’on constate que tout va bien. Elle doit se soumettre à une batterie de tests, sans se voir expliquer leur nécessité, leur utilité, et leurs résultats. Elle doit changer sa manière de se vêtir – certes, mais aussi sa manière de manger, de boire, de se comporter… car il n’est plus question de rien refuser, sans que potentiellement ce refus ne soit une source de danger. Tout est fait au nom de cet enfant à naître, celui-là même pourtant dont on ne tiendra plus forcément compte, lorsque de naître il sera justement question. Tout le monde ne sera soulagé que lorsque l’enfant aura quitté cet utérus, ce corps qui peut être si nocif pour l’enfant qu’il conçoit. Trop gros. Trop étroit. Trop petit. Trop sucré. Trop salé. Trop long. Tout est ainsi toujours, de trop. Tout est calculé, mesuré. Une date. Un poids. Une taille… l’on oublie trop souvent que tout cela n’est que présumé. Qui peut savoir de quoi une naissance sera finalement faite ?

Tout est conçu pour que le déroulement réel cadre avec le déroulement potentiel. On ne sort pas des cadres, des droites lignes tracées dans un univers où pourtant tout est courbe, souple, mouvant, l’image de la vie même.

Le moment de la naissance signe la plus grande dépossession du corps de la femme enceinte. Elle n’est plus qu’un ventre et deux jambes qui gênent un peu. De sa tête, de ce qu’elle pense, ressent, désire, il n’est vraiment plus question, sinon comme des obstacles. D’abord il faut la faire taire, ensuite diriger les mouvements internes de ce corps qu’elle ne peut plus contrôler ou diriger elle-même. La brancher, la câbler, par tous les moyens possibles – on ne sait jamais. Puis hâter enfin cette naissance, qui décidément tarde trop. On injecte, on coupe, on tire, on pousse, dans ce corps qui n’est plus qu’un réceptacle, un habitacle imparfait, dont il faut sortir enfin cet enfant qui sera bien mieux à l’air libre que là-dedans, là où on ne peut pas le voir et l’atteindre. Une fois né, c’est de cet enfant qu’il faut ensuite s’assurer, tandis qu’on répare comme on peut les dommages causés au corps maternel, et c’est lui qu’on explore par tous les orifices…

Ainsi sont, aujourd’hui, considérés les grossesses et accouchements physiologiques. Ceux qui ne posent pas de problèmes… Il existe, heureusement, encore quelques femmes et quelques hommes qui de la fragilité de ce corps ont conscience, ainsi que des multiples orientations que peut prendre une naissance. Qui savent écouter, informer et se taire, demeurer en retrait dans le plus grand respect des désirs et choix du corps féminin et de celui, moins perceptible, qui l’habite pour un temps. A celles et ceux-là je voudrais dire merci… car je porte en moi au creux du cœur et des souvenirs, les émotions intenses de la naissance respectée.

Je voudrais ici plaider pour la liberté, et le droit. Droit à l’information : complète, impartiale, mesurée, et fiable. Droit à décider de l’usage de son propre corps, droit à refuser les actes dont le bénéfice n’a pas été prouvé : toucher vaginal, monitoring en continu, injection d’ocytocine, péridurale systématique, épisiotomie, perfusion (ceci n’est, malheureusement, pas exhaustif). L’image de toutes ces photos des premiers instants où à côté de l’enfant emmailloté l’on voit la mère allongée, reliée à des tubes et des machines, dans un univers carrelé de vert et de blanc, tout sauf hospitalier, me peine toujours un peu. Droit de douter, d’être rassurée, encouragée. Le droit d’avoir mal pendant son accouchement, de l’exprimer sans réprimande et sans mépris…. Le droit au respect. De notre corps, de notre enfant.

Le chemin est encore long à parcourir…