gracq...et rendre à César ce qui appartient à César, je dois ici rendre un immense hommage à Julien Gracq, décédé cette année. Grâce à lui, j'ai renoué avec la littérature, celle qui vous prend au plus profond des entrailles, vous relie instantément au monde tel qu'il est.

Je n'aurais jamais cru pouvoir parler un jour comme cela de Julien Gracq. Nos chemins s'étaient croisés lors de mes études de lettres, j'en gardai un souvenir confus, nauséeux. Le Rivage des Syrtes dont tout le monde louait le génie, Un beau ténébreux ramené à l'échelle de Proust (!). Pour moi, pas moyen "d'accrocher", comme on dit, rien à faire, je restai plantée à la porte.

Dix ans plus tard, à peu de choses près, me voici contrainte et forcée par le programme de l'agrégation de réouvrir Julien Gracq. L'auteur n'est pas d'une approche facile : d'abord il faut découper, page à page, la lente littérature, puis entamer un long voyage... ce fut d'abord Un balcon en forêt qui en constitua la première étape, la première marche, dont on dit toujours qu'elle est la plus difficile.

balcon_foretUn Balcon en forêt ne raconte pas grand-chose. L'aspirant Grange se voit affecté à la garde d'un blockhaus maquillé en maisonnette en pleine forêt des Ardennes. Là, en compagnie de 3 autres pauvres diables, il attend que quelque chose se passe. Ce quelque chose finit par arriver au bout de 200 pages : l'attaque allemande de 1940. Sitôt produite enfin, l'action (si l'on peut dire) se termine aussitôt. Il ne se passe à nouveau plus rien. "Mon histoire est terminée..." Autant dire que les 30 premières pages de ma première lecture furent bien difficiles. Quand soudain... magie ou mystère, je l'ignore ; je me trouvai happée de plein fouet par ce livre comme on tombe avec ravissement dans une mer de délices. Si rien ne se passe sur le plan de la diégèse, un véritable bouleversement s'opère pour le lecteur, dans son intimité même de la lecture. Petit à petit, ligne après ligne, nous voici pris tout entier dans le corps littéraire de cet aspirant, dans la réunion tendre qu'il opère avec le monde. L'attente de cette action qui ne vient pas, vécue comme un délice absolu de vie hors du temps lui-même, dans la sphère même des contes de fées et des récits fantastiques de l'enfance, devient un espace vital où se côtoient les forces du monde, un espace plein où la Beauté des éléments devient - pleinement, justement - perceptible. Je me souviens encore avec émotion de l'étendue de neige découverte un matin, au réveil... lumineuse, féérique, blanche à un point tel qu'elle éclipse même les mots de la page que l'on ne peut plus percevoir, emporté que l'on est avec Grange dans la délicieuse contemplation de ce manteau qui nous ramène au fond des âges. Et cette longue, infinie promenade de Grange et Hervouët dans la nuit mouillée ; où l'on suit à pas de loups, feutrés, comme pour ne pas les déranger, les deux personnages embarqués dans leur périple nocturne. Cette réconciliation de l'homme et du monde a provoqué en moi une réconciliation profonde et durable avec la littérature, en laquelle j'avais cessé depuis bien longtemps de croire. Cette capacité d'expression fondamentale du monde, je ne l'avais plus comprise depuis que j'avais lu quelques passages de Proust, et sans doute certains de Valéry. Pourtant je n'ai sans doute jamais cessé de lire, mais j'avais cessé de ressentir, d'adhérer, sauf peut-être lors de mes relectures mais qui me laissaient en mémoire comme un goût de poussière en deçà duquel cependant je percevais encore comme l'ancienne trace de plaisirs fanés.

J'évoquerai plus tard les traces durables qu'ont laissées ce que je nomme mes "lectures fondatrices". Mais il y a une chose dont je suis à présent certaine : l'oeuvre de Julien Gracq en fait indubitablement partie. Bien que j'aie moins aimé, je dois le reconnaître, La Presqu'île. presqu_ileCe recueil regroupe trois récits très différents : La route, La presqu'île, et Le roi Cophetua. Le premier a laissé en moi peu d'images sinon celle de la longue cicatrice indurée qui griffe la terre, et l'image de ces femmes qui deviennent pour un instant les compagnes de ceux qui cheminent ainsi mystérieusement ; le second m'évoque un périple qui n'en finit pas et un cheminement ardu dans une Bretagne marécageuse que je ne connais pas... mais l'image de la courtepointe rose des nuages me hante à chaque fois que je tente de mobiliser en mémoire cette lecture; aucune image ne m'a jamais paru aussi juste, tranquille et bienfaisante que celle qui se glisse au détour d'une des pages de la Presqu'île. J'ai lu de nombreuses évocations élogieuses du Roi Cophetua, mais je pense n'avoir pas eu le regard nécessaire encore pour en apprécier toute la saveur. Mais je sais aussi que lire Julien Gracq ne se fait pas forcément d'une seule et même embrasse, et je suis prête à patienter 10 ans encore s'il le faut - je sais, je suis sûre que de pures merveilles m'attendent encore.